En prenant pour axe le regard un peu mélancolique et désabusé de Stan (interprété par le très beau Henry G. Sanders), tueur de moutons dans un abattoir de la banlieue de Los Angeles, ce film ne juge pas mais montre magnifiquement une sorte de tranche de vie dans le ghetto noir de Watts au milieu des années 70. Le “vittellonisme” des personnages, leur errance entre jeux de hasard et petits coups possiblement foireux, montrent bien leur solitude et leur ennui quasi métaphysique qui, même sans violence, ne va pas rétrospectivement sans évoquer les révoltes qui enflammeront ces quartiers à la fin des années 80.
La caméra de Charles Burnett n’a pas sa pareille pour filmer, notamment, la poésie qui se dégage malgré tout de cette forme de désespérance, notamment dans des scènes simples mais toutefois grandioses, comme la danse à contrejour entre Stan et sa femme (la très belle Kaycee Moore).
Sur fond de crise mondiale, de pipolisation du politique et de toutes ces manipulations que nous connaissons aujourd’hui, ce film ne vient-il pas à point nommé pour nous faire réfléchir à la fois sur notre condition précaire, par trop humaine, mais aussi sur l’espoir et le refus de la misère qui donnent sens à notre petite vie qui, même étroite, a soif d’immensité ?Il était une fois le cinéma, Jean-Max Méjean
Redécouverte de première grandeur, Killer of Sheep ("tueur de moutons"), plongée dans l'univers du ghetto noir de Watts à Los Angeles, est l'un des fleurons du cinéma indépendant américain et un jalon important dans la représentation de la communauté noire saisie dans l'entre-deux de l'échec. Tourné les week-ends avec peu de moyens et des acteurs non professionnels, le film relate la vie de Stan, employé des abattoirs et père de famille au bout du rouleau, qui tente de résister aux tentations de l'argent facile. A travers ce personnage, Burnett évoque avec lucidité et humanisme l'aliénation et l'indignité qui conduisent la population du ghetto sur la pente de l'autodestruction. Un film au réalisme sensuel.Le Monde, Jacques Mandelbaum, 25/09/2008
Peu de films américains évoquent la classe ouvrière avec autant de compassion sur un ton aussi réaliste. Killer of Sheep est fort par ses scènes de rue, de jeu d'enfants qui observent les grands et se chamaillent constamment, des garçons qui n'aiment pas les filles, des filles qui rangent le linge pendant que leurs frères affûtent leurs frondes. Des enfants qui grandissent sans innocence non parce qu'ils sont pauvres ou noirs, mais parce que l'enfance n'est pas l'innocence. La caméra est proche du quartier, des corps, des objets. Chaque image est une composition nouvelle, un fait exprès qui prétendrait ne pas se faire remarquer.
On ne regrette pas que la distribution se soit battue pour acquérir les droits musicaux : la bande son est captivante tant elle renvoie à l'Amérique noire, à l'histoire, à la rage de vivre et de se faire entendre. Dinah Washington, Paul Robeson, Elmore James, des voix du passé qui rappellent que l'Amérique de la liberté et de l'oppression ne s'est pas construite en un jour. “Killer of Sheep” parle des gens avant de parler de la société, ne plaint personne, n'accuse personne, ne dénonce que la difficulté de supporter l'absence de prospérité et de rester du côté de la loi que l'on dit être le bon.Africiné, Anne Crémieux, 23/09/2008